Gulliver 300
Pour les 300 ans de la publication des Voyages de Gulliver, explorez la modernité de ce classique et découvrez la vie de son auteur, Jonathan Swift.
Gulliver 300
Un classique indémodable
« En ce jour sont publiés Les Voyages en plusieurs lointaines contrées du monde par Lemuel Gulliver, d’abord chirurgien puis capitaine de plusieurs navires. » Le vendredi 28 octobre 1726, c'est ainsi qu'était annoncée la publication d'un roman qui a traversé les siècles. 300 ans plus tard, il vous est sans doute plus familier sous le titre Les Voyages de Gulliver !
La première édition des Voyages de Gulliver, en deux volumes reliés en cuir, était vendue à 8 shillings et 5 pence, ce qui correspondait au salaire de plus de deux semaines de travail pour un travailleur non qualifié. Elle était donc plutôt onéreuse. Aujourd’hui, les exemplaires de la première édition des Voyages de Gulliver se vendent à plusieurs milliers d’euros.
Les Voyages disaient contenir les aventures, les observations et les connaissances accumulées sur une période de seize ans et à travers quatre voyages en de « lointaines contrées » par un certain Lemuel Gulliver, jusqu’alors inconnu.
Gulliver se retrouve au pays de Brobdingnag
Source : Readings from Literature (American Book Company, 1915)
Nous qui lisons Les Voyages de Gulliver aujourd’hui savons que Lemuel Gulliver n’en est pas l’auteur. Nous savons qu’il est un personnage de fiction. Nous savons également que, exception faite du Japon, aucune des contrées décrites dans les Voyages n’existe. Malgré quelques indices, le caractère imaginaire et fictionnel des Voyages n’était pas aussi clair pour ses premiers lecteurs. Cependant, quelques semaines après leur publication, tout le monde (ou presque) était au courant que le véritable auteur des Voyages n’était autre que Jonathan Swift, doyen de la Cathédrale Saint Patrick de Dublin.
Swift se donna beaucoup de mal pour dissimuler le fait qu’il était l’auteur des Voyages. Il fit transcrire son manuscrit de 100 000 mots par quelqu’un d’autre, afin que l’imprimeur et les autorités ne puissent pas identifier son écriture.
Pour la somme de 200 livres, il céda les droits des Voyages à l’éminent imprimeur londonien Benjamin Motte. De toute sa carrière d’écrivain, cette somme est la seule qu’il ait jamais touchée. La livraison de la version finale du texte à Motte eut lieu au beau milieu de la nuit, en secret : plus tard, quand il fut interrogé, Motte put donc nier qu’il détenait des informations sur l’identité de l’auteur.
Benjamin Motte, Londres, 1726. Source : The British Library.
En quelques jours seulement, Les Voyages de Gulliver devinrent un best-seller. Le 7 novembre, le poète et dramaturge John Gay, proche ami de Swift, lui écrivit que :
Il y a une dizaine de jours fut publié ici un Livre des Voyages d’un certain Gulliver, sujet de toutes les conversations en ville depuis : tous les exemplaires furent vendus en une semaine… L’avis général est que vous en êtes l’auteur, mais l’on me dit que l’Imprimeur déclare qu’il ne sait pas de quelle main le livre lui est parvenu. Il est lu par tous, nobles et petites gens, ministres et écoliers.
Avant la fin de l’année 1726, Motte avait réimprimé les Voyages et une édition pirate était publiée à Dublin par John Hyde.
Les Voyages de Gulliver sont souvent considérés, à tort, comme un classique de la littérature jeunesse. C’est en réalité une critique acerbe de la mesquinerie humaine, qu’elle soit individuelle ou politique, de l’orgueil démesuré et de la dégénérescence morale.
Portrait de Swift par Francis Bindon, National Gallery of Ireland.
Qui était Jonathan Swift ?
Jonathan Swift était membre du clergé de l’Église d’Irlande (Church of Ireland), une Église réformée appartenant à la communauté anglicane. A l’exception des Voyages de Gulliver, Swift ne reçut jamais d’argent pour son œuvre littéraire, pourtant vaste, qui compte des écrits en prose, comme ses textes journalistiques et politiques, ou de la poésie, et notamment des poèmes humoristiques.
Jonathan Swift est né le 30 novembre 1667 à Hoey’s Court, une petite ruelle près du Château de Dublin, épicentre du gouvernement anglais en Irlande. Sa mère, bien que née à Dublin, était de parents anglais. Le père de Swift était anglais, et s’était installé en Irlande dans les années 1650. Swift était donc un fils d’immigrants de première génération.
Swift commença ses études au Kilkenny College avant d’obtenir son diplôme à Trinity College Dublin. Pendant la guerre orangiste (1689-1692) qui opposa en Irlande les jacobites aux forces de Guillaume III d’Angleterre, il partit s’installer en Angleterre.
Pendant son séjour en Angleterre, il fut secrétaire de Sir William Temple, diplomate à la retraite et parent de sa mère. En 1695, il revint en Irlande où il fut ordonné prêtre de l’Église d’Irlande, puis envoyé dans une paroisse rurale près de Belfast, où il ne se plut pas et ne resta qu’un an. En 1700, il reçut un diplôme de Magister Artium à l’Université d’Oxford, ainsi qu’un doctorat de Trinity College Dublin. Il fut ensuite nommé dans une paroisse à environ quarante kilomètres à l’ouest de Dublin. Cette nouvelle situation lui convenait bien mieux, mais elle était trop modeste pour qu’il y exploite toute l’étendue de son intelligence et de ses talents.
En 1710, on proposa à Swift d’écrire des pamphlets politiques et des articles de presse pour le nouveau gouvernement tory en Angleterre. En 1711, il publia un pamphlet intitulé Conduct of the Allies (La Conduite des Alliés), destiné à préparer l’opinion publique anglaise à accepter les termes du traité d’Utrecht, qui allait mettre fin à la Guerre de Succession d’Espagne, conflit particulièrement long et sanglant. Au printemps 1713, en récompense pour ces services rendus de manière totalement gratuite, Swift fut nommé à un poste prestigieux : celui de doyen de la Cathédrale de Saint Patrick à Dublin.
Sa flèche, qui fait maintenant partie du paysage dublinois, fut construite une dizaine d’années après la mort de Swift, dans les années 1750.
Edition de 1712, Bibliothèque patrimoniale du CCI.
En 1714, au moment de la mort de la reine Anne et de l’avènement d’un nouveau gouvernement whig en Angleterre, les perspectives d’avancement de Swift au sein de l’Église furent réduites à néant. Swift et les politiciens tory dont il était proche furent exclus du pouvoir pour deux générations.
Même s’il déclara alors avoir l’intention de ne plus se mêler de politique, l’attraction de la sphère publique semble avoir été trop forte. Dans les années 1720 et 1730, Swift écrivit une série de pamphlets sur la politique irlandaise, les affaires religieuses, et ce qu’il considérait comme la mauvaise gestion du territoire irlandais par le gouvernement de Londres. Parmi ces publications, on peut noter son pamphlet de 1720 sur l’usage universel des manufactures irlandaises, où il propose de consommer uniquement des produits irlandais, qui inclut cette mémorable proposition satirique : « brûler tout ce qui vient d’Angleterre, à l’exception de sa population et son charbon. »
C’est sa Modeste Proposition de 1729 qui marque le point culminant de son investissement dans la politique irlandaise. Ce pamphlet recommande, pour résoudre le problème de la pauvreté endémique en Irlande, que les pauvres du pays vendent leurs enfants comme nourriture aux riches propriétaires terriens. La Modeste Proposition, critique accablante de l’inaction des élites face à la détresse évidente des plus pauvres, est largement reconnue comme l’un des textes satiriques les plus mordants jamais écrits.
Le bâtiment de Saint Patrick’s Mental Health Services aujourd’hui.
C’est pendant cette période, alors qu’il joussait d’une très grande notoriété en Irlande, que Swift termina les Voyages de Gulliver, au début de l’année 1726, à l’âge de cinquante-neuf ans. Dans les années 1730, Swift déploya une énergie considérable pour mener à bien son tout dernier projet : le premier hôpital d’Irlande dédié au soin des maladies mentales, destiné à être financé après sa mort par un legs de 15 000 livres (équivalent à plus de six millions d’euros aujourd’hui). Il plaisante à ce sujet dans la dernière strophe de ses Verses on the Death of Dr Swift (Vers sur la mort du doyen Swift), l’élégie écrite pour lui-même :
De son maigre pécule il fonda
Un foyer pour les déments et les sots
Et d’un seul trait de satire démontra
Qu’aucune nation n’en avait tant défaut.
Swift ne se maria pas. Il eut en revanche des relations longues avec deux femmes : d’abord Esther Johnson, qu’il appelait Stella, dont il fut le précepteur chez Sir William Temple en Angleterre dans les années 1690. En 1704, elle le suivit en Irlande, où elle demeura toute sa vie. Swift lui écrivit quotidiennement durant les trois ans qu’il passa à Londres, entre 1710 et 1713. Ces lettres sont à présent connues sous le titre The Journal to Stella (Le Journal à Stella). Stella mourut en 1728.
La deuxième femme de la vie de Swift fut Esther Van Homrigh, qu’il appelait Vanessa. Elle était née à Dublin, mais Swift fit sa connaissance à Londres dans la période 1710-1714. La nature exacte de leur relation demeure floue, mais on sait qu’elle le suivit en Irlande. Vanessa mourut en 1723. Il semblerait que les deux femmes ne se soient jamais rencontrées.
La lecture des Voyages de Gulliver
Encore aujourd’hui, la lecture des Voyages de Gulliver demeure une expérience complexe : c’est un livre captivant, amusant, mais aussi, par certains aspects, profondément déconcertant. A première vue, Les Voyages de Gulliver semble être une œuvre comique, où abondent les épisodes absurdes, voire loufoques. Notre héros, Lemuel Gulliver, rencontre de petites personnes, des géants, une île volante, des chevaux doués de parole... Depuis près de trois siècles, cette œuvre a été présentée, d’abord sous forme de roman, puis de bandes dessinées, de films et de dessins animés, comme un récit d’aventures pour enfants, mais les enfants n’étaient pas le public visé. Les Voyages de Gulliver est une satire politique et sociale, qui peut également être appréciée comme œuvre préfigurant la littérature fantastique, ou même la science-fiction.
Au début des années 1720, Swift était déjà à la recherche de moyens permettant au mieux « l’amélioration universelle de l’être humain ». Il eut alors l’idée d’écrire un roman satirique sous forme de récit de voyage racontant les expériences de son héros en une succession de visites dans des contrées lointaines. En 1725, Swift confia à son ami Alexander Pope, influent poète anglais :
La finalité principale […] de tous mes travaux est de tourmenter le monde plutôt que de le divertir.
A la lecture des Voyages de Gulliver, il peut être difficile de séparer la voix de Gulliver de celle, souvent indignée, de son véritable auteur. La suite de cette exposition présente non seulement les épisodes comiques de l’œuvre, qui nous sont plus familiers, mais aussi les principaux messages politiques, sociaux et culturels qu’elle contient. Elle met en lumière l’opposition de l’auteur à la guerre et à la colonisation, sa vision pessimiste de la nature humaine et des limites de la rationalité. Pour Swift, la rationalité était un don divin, qu’il incombait aux êtres humains d’utiliser avec discernement. Les défauts de l’humanité étaient, à ses yeux, des manifestations du péché originel.
Portrait du jeune Gulliver accompagné du titre « Splendide Mendax » (« Menteur Glorieux »), issu de l’édition dublinoise des œuvres complètes de Swift publiées par George Faulkner en 1735. Cette édition inclut les derniers changements apportés par Swift aux Voyages de Gulliver.
Livre I : Voyage à Lilliput
Le premier livre des Voyages de Gulliver, Voyage à Lilliput, est l’épisode le plus célèbre et le plus fréquemment illustré de toute l’œuvre.
A Lilliput, Gulliver est gigantesque et les indigènes sont minuscules. L’empire de Lilliput est gouverné par un autocrate mesquin et assoiffé de pouvoir. Lilliput est également en proie à une guerre sans fin avec l’empire voisin, Blefuscu. Quand Gulliver vient en aide aux Lilliputiens en capturant la moitié de la flotte ennemie, l’empereur, dévoré par ce que Gulliver appelle la « démesurée […] ambition des Princes », lui intime l’ordre de capturer le reste des vaisseaux blefuscudiens afin que Lilliput puisse « réduire tout l’Empire de Blefuscu à l’état de province lilliputienne » et « y nommer un vice-roi ».
L’empereur veut faire de Gulliver un instrument d’oppression coloniale ou, dans des termes peut-être trop contemporains, une arme de destruction massive. Gulliver est souvent décrit par Swift comme un personnage superficiel, crédule, enclin à l’autoglorification, motivé par son envie de parcourir le monde et sans cesse à la recherche d’une manière de servir ses propres intérêts. Néanmoins, en cette occasion, Gulliver fait preuve d’une force d’âme tout à son honneur. Il refuse d’obtempérer et dit à l’empereur « de ne pas compter sur [lui] pour réduire en esclavage un peuple libre et courageux ». Il déclare ensuite : « certains Ministres des plus sensés firent voir […] qu’ils étaient de mon avis. » Swift nous rappelle ici notre tendance à obéir aux ordres face à une figure qui fait preuve d’une autorité démesurée. Il nous met ainsi au défi d’agir au mieux.
Carte de Lilliput et Blefescu extraite de la première édition des Voyages de Gulliver. Source : The British Library.
Illustration réalisée par le célèbre illustrateur français Jean Ignace Isidore Gérard, sous le pseudonyme J. J. Grandville, d’un autre épisode connu : Gulliver remorquant les vaisseaux blefuscudiens (1838).
Cette caricature des années 1830, montrant le politicien irlandais Daniel O’Connell ligoté par les forces chétives de la résistance et de la réaction, en est un exemple classique.
Lilliput est en proie à une longue guerre civile dont l’enjeu est de déterminer par quel bout casser son œuf au petit-déjeuner. La querelle entre les gros-boutiens et les petits-boutiens fait clairement référence aux querelles entre communautés chrétiennes.
A la suite d’un malheureux incident dans lequel l’un des princes se blesse en cassant son œuf par le gros bout, l’empereur ordonne qu’à partir de ce jour, sous peine de mort, tous les sujets de Lilliput cassent leur œuf par le petit bout. Gulliver rapporte :
On estime à onze mille au total le nombre de ceux qui ont préféré mourir plutôt que de céder et de casser leurs œufs par le petit bout. On a publié sur cette question controversée plusieurs centaines de gros volumes.
Le message de Swift est clair : les querelles religieuses ne devraient mener ni au schisme, ni à la guerre.
Livre II : Voyage à Brobdingnag
Dans le voyage à Brobdingnag, l’échelle est inversée : c’est à présent Gulliver qui est minuscule, tandis que les habitants de Brobdingnag, eux, sont des géants. Swift met pleinement à profit le potentiel comique de ce nouveau scénario.
A Brobdingnag, Gulliver est victime d’une série de mésaventures comiques que les artistes à travers les époques ont pris plaisir à illustrer. Parmi les nombreux dangers que doit affronter Gulliver, on compte des rats, des grenouilles, des guêpes, des chiens, des faucons et des singes.
Les habitants de Brobdingnag ne parviennent pas à déterminer si Gulliver est un animal insignifiant, un jouet mécanique ou tout simplement une bizarrerie de la nature. Durant les premières semaines de son séjour à Brobdingnag, Gulliver est exploité par son maître et exhibé comme un phénomène de foire lors de spectacles itinérants. Il est finalement libéré quand il est acheté par la reine (tel un esclave), pour qui il joue le rôle d’animal de compagnie et devient une source de divertissement. Les Brobdingnagiens se demandent même s’il serait possible d’élever une race de petites personnes comme Gulliver, qui pourraient accomplir des tâches pour lesquelles leur taille constituerait un avantage. Au grand soulagement de Gulliver, ce projet est abandonné, pour des raisons pratiques plutôt que pour des raisons de principe.
Carte de Brobdingnag extraite de la première édition des Voyages de Gulliver. Source : The British Library.
Pour compenser sa petite stature et le mépris que lui portent les habitants (comment une créature aussi petite peut-elle être prise au sérieux ?), Gulliver s’adonne à de longues conversations avec le roi et lui raconte les exploits des Européens et des Anglais en prenant soin, selon ses termes, d’en « rehausser le lustre », autant dire en affabulant. Gulliver conclut son discours au roi par une description grotesque et sanglante du pouvoir destructeur de la poudre à canon, jusqu’alors inconnue des Brobdingnagiens. Voilà que Gulliver le pacifiste se transforme en va-t-en-guerre. Il décrit la façon dont les canons « renverseraient en quelques heures les murs de la ville la plus forte de ses domaines, ou détruiraient en entier la capitale s’il lui venait à l’idée de résister à son pouvoir absolu ».
Le roi est horrifié par le tableau que dresse Gulliver, et conclut que « c’est sûrement un mauvais génie, ennemi du genre humain, qui les a inventées. » Cette réaction choque Gulliver, qui l’attribue à un manque d’éducation et à « des principes étroits et des vues bornées ».
Livre III : Voyage à Laputa, Balnibarbi, Luggnagg, Glubdubdrib et au Japon
Le Livre III est presque toujours retiré des versions des Voyages destinées à la jeunesse. Les thématiques centrales de cette partie du roman sont l’orgueil, l’hybris, et notre échec à percevoir les inévitables limites de la rationalité humaine.
Gulliver arrive à Laputa, une île volante gouvernée par un groupe de dignitaires absorbés par leurs considérations philosophiques et spéculations astronomiques.
Illustration de l’île volante par Grandville, 1838.
Ces érudits sont si détachés de la réalité qu’ils sont accompagnés de domestiques « frappeurs », dont le rôle est d’asséner à leurs maîtres de petits coups pour les ramener au monde réel. Laputa est un régime tyrannique qui domine et exploite impitoyablement les territoires à la surface de la terre qui lui sont assujettis. Au premier signe de résistance, l’île volante se positionne au-dessus de la cité rebelle, la privant ainsi de pluie et de soleil. Elle menace de l’écraser et lui jette de grosses pierres depuis le ciel, rasant ainsi des quartiers entiers.
Gulliver s’ennuie en compagnie de l’élite de Laputa, et continue son voyage vers d’autres contrées. Dans un autre morceau de bravoure, Gulliver visite l’Académie de Lagado, où il rencontre plusieurs scientifiques fous aux idées loufoques, comme, par exemple, d’extraire des rayons de soleil de concombres, ou encore de reconstituer de la nourriture à partir d’excréments humains. L’un des Académiciens travaille à un nouveau système de labourage des champs avant la semence. Swift, grand amateur de jardinage, juge l’idée ridicule, même si elle est en réalité très bénéfique à la terre.
Aux yeux de Swift, la seule personne raisonnable de ces contrées est le seigneur Munodi, qui incarne tout ce qu’il admire : la stabilité, les idées conservatrices, une méfiance à l’égard de l’imposture et de l’orgueil. En conséquence, les terres du seigneur Munodi sont la seule propriété du royaume dont la gestion ne laisse pas à désirer.
Tout au long des Voyages, Swift porte un regard critique sur son monde, mais il ne faut pas perdre de vue que c’était un homme très conservateur, qui faisait montre d’une opposition parfois presque instinctive à la modernité. Il craignait que l’hybris de l’être humain et notre addiction à l’innovation ne deviennent source de violence, de troubles, de divisions perpétuelles et de guerres civiles, jusqu’à aboutir à notre autodestruction.
Le dernier passage comique du Livre III est celui de la machine à mots, fruit de…
recherches pour faire avancer les sciences spéculatives par des procédés pratiques et mécanisés… La personne la plus ignorante sera, pour une somme modique et au prix d’un léger travail musculaire, capable d’écrire des livres de philosophie, de sciences politiques, de droit, de mathématiques et de théologie, sans le secours ni du génie ni de l’étude.
L’inventeur de la machine demande à Gulliver s’il serait en mesure de trouver des personnes susceptibles d’investir dans la construction de cinq-cents machines de ce type. « Le professeur me montra un bon nombre de gros in-folio, contenant les textes déjà recueillis sous forme de phrases décousues et qu’il avait l’intention de refondre entre elles ; il espérait tirer de ce riche matériau une somme scientifique et philosophique qu’il présenterait au monde », rapporte Gulliver. On pourrait y lire l’opinion de Swift sur Internet et l’intelligence artificielle.
Livre IV : Voyage chez les Houyhnhnms
Dans le « Voyage chez les Houyhnhnms », Gulliver arrive dans un pays dirigé par des chevaux doués de raison, qui se nomment Houyhnhnms. C’est la partie la plus controversée des Voyages de Gulliver. En 1851, le romancier William Makepeace Thackeray, dans une formule hyperbolique et mémorable, décrit cette partie, la dernière du roman, comme « pleine de mots immondes, de pensées immondes, de rage, de furie, d’obscénité […] la plus éloignée possible de tout semblant de virilité et de pudeur. »
D’après ce qu’en dit Gulliver, « le mot Houyhnhnm […] signifie ‘‘perfection de la nature’’ ». Les détracteurs de Swift ont souvent fait des Houyhnhnms, êtres doués d’une rationalité supérieure et, par conséquent, d’une équanimité à toute épreuve, une représentation des valeurs morales prônées par l’auteur. Le monde des Houyhnhnms est un monde simple (voire simpliste), pacifique, où règnent conversations distinguées et poésie, seule forme d’art pratiquée par les Houyhnhnms. L’une des conséquences de la rationalité extrême des Houyhnhnms est l’absence totale de débats, ou même de divergences, sur n’importe quel sujet. Les Houyhnhnms ne connaissent pas le concept de mensonge, qu’ils appellent « la-chose-qui-n’est-pas ». Les Houyhnhnms n’ont pas besoin de religion, pas besoin de Dieu, de providence, ou d’un au-delà : en résulte un monde athée, ennuyeux, complaisant, mais aussi profondément insatisfaisant, que les Houyhnhnms espèrent voir se perpétuer à jamais. Pour Swift, c’est peut-être l’enfer sur terre.
Carte du pays des Houyhnhnms. Source : The British Library.
Les Houyhnhnms représentés par Grandville, 1838.
La terre des Houyhnhnms est également infestée de créatures appelées les Yahoos : des bêtes humanoïdes, sauvages, illettrées, et non douées de parole. Certains lecteurs ont pu voir dans ces Yahoos esclavisés une vision raciste des personnes noires. Cependant, pour Swift, tous les humains sont des Yahoos.
Les Yahoos, eux, n’ont strictement aucune qualité. Gulliver raconte leur obsession pour les « pierres brillantes », et écrit qu’ils « passent des journées à creuser autour avec leurs ongles pour pouvoir les extraire, et les emporter ensuite dans leur chenil où ils en cachent des tas entiers, mais non sans jeter à la ronde des regards soupçonneux, par crainte que leurs camarades ne découvrent leur trésor. »
Au départ, les Houyhnhnms ne savent pas comment se rapporter à Gulliver : il ressemble à un Yahoo, il marche comme un Yahoo, mais il sait parler et raisonne relativement bien. Il leur faut un peu de temps pour se rendre compte que ses vêtements ne sont qu’une façon de se couvrir, et qu’il est, en dessous, tout aussi nu que les Yahoos. Lorsqu’une femelle yahoo aperçoit Gulliver en train de se baigner nu, elle comprend instinctivement qu’il est un partenaire potentiel, de la même espèce. Spécimen particulièrement évolué de l’espèce, il n’en demeure pas moins un Yahoo. Gulliver, de son côté, finit par arriver à la même conclusion : il est, comme l’humanité tout entière, un Yahoo.
Pour Gulliver, cette révélation est si difficile à accepter qu’il se convainc qu’il peut redoubler d’efforts pour émuler la rationalité et l’équanimité des Houyhnhnms. C’est évidemment peine perdue. Lorsque le lecteur quitte Gulliver, il est un triste personnage qui passe des heures seul dans son étable à parler à ses chevaux qui, eux, ne le « comprennent pas trop mal ».
Quand vient le moment de quitter leur pays, Gulliver a tant intégré l’idéologie des Houyhnhnms qu’il ne se fait aucun scrupule à recouvrir sa pirogue de peaux de Yahoos, à utiliser du cuir de jeune Yahoo pour les voiles et du suif de Yahoo pour rendre la coque étanche.
Gulliver dans l’art
Il existe une grande variété de représentations du personnage de Gulliver, sur des pièces de monnaie, cartes postales, stylos, écharpes, sacs, marque-pages, tasses, affiches, publicités, fresques… Le nom de Gulliver a été utilisé pour des parcs d’attractions, pour la location de voitures, pour des restaurants, des librairies, et bien d’autres enseignes encore.
Gulliver a fait l’objet de plus de quarante adaptations au cinéma et à la télévision. La première de ces adaptations, qui incluait des scènes extraites des livres I et II, fut réalisée par Georges Méliès, à Paris, en 1902 : une version restaurée et colorisée est disponible en ligne.
En 1996, la municipalité de Dublin inaugura une série de huit grands médaillons de terre cuite, créée par le sculpteur irlandais Michael C Keane, qui illustrent des scènes de la visite de Gulliver à Lilliput. Ces médaillons ont été placés sur la façade d’un immeuble de logements sociaux non loin de la cathédrale de Swift et de sa résidence.
La première édition des Voyages incluait quatre cartes géographiques (les erreurs évidentes qu’elles contenaient en faisaient une source de confusion plutôt qu’une aide pour le lecteur), ainsi qu’une image de la machine à mots et un portrait de Gulliver. Des représentations de Gulliver dans des situations tantôt critiques, tantôt comiques, firent leur apparition dès la traduction en français de 1727 publiée à La Haye. D’autres illustrations furent créées pour la nouvelle traduction, publiée la même année à Paris.
A partir du début du dix-neuvième siècle, on assiste à un véritable déluge d’éditions illustrées des Voyages.
Depuis des générations, les écrits de Swift, et en particulier la satire mordante des Voyages, exercent une très forte influence sur de nombreux chercheurs et chercheuses, critiques littéraires et historien·nes, mais aussi sur des figures littéraires importantes telles que, en Irlande, W. B. Yeats ou James Joyce, qui, malgré les près de deux siècles qui les séparent de Swift, écrivaient tous deux dans son ombre. W. B. Yeats eut une formule restée célèbre :
Swift me hante, à chaque instant il est là, tout près.
George Orwell, qui avait pourtant les opinions politiques de Swift en horreur, comprenait mieux que personne ses avertissements sur les dangers de la pensée unique et du schisme comme pierre angulaire du totalitarisme. Orwell fit figurer Les Voyages de Gulliver parmi ce qu’il appela les « six œuvres indispensables de la littérature mondiale ». Edward Said, célèbre philosophe et intellectuel palestinien, admirait lui aussi Swift pour son « anarchisme tory » et sa critique implacable du colonialisme.
En 2010, Dublin fut la quatrième ville du monde à être nommée Ville de littérature UNESCO. Cette récompense visait tout d’abord à reconnaître l’importance des grands noms associés à la ville, comme ses Prix Nobel de Littérature, Samuel Beckett, George Bernard Shaw et W. B. Yeats, mais aussi à honorer les nombreux lauréats dublinois du Booker Prize et d’autres prestigieux prix littéraires, ainsi que leurs illustres prédécesseurs, comme Oscar Wilde, J. M. Synge, Bram Stoker, et le membre le plus ancien du panthéon littéraire dublinois, Jonathan Swift.
Conclusion
Gulliver a beau avoir 300 ans, la force de cette satire, qui s’attaque farouchement à l’hybris, à la folie et au pouvoir destructeur du genre humain, n’a pas pris une ride. Son message est universel. Les Voyages de Gulliver et leur style humoristique et accessible ont la même actualité aujourd’hui qu’au moment de leur publication en octobre 1726. Comme des millions d’autres avant eux depuis 300 ans, les lecteurs sont encouragés à savourer ce texte à la fois drôle et exaltant, parfois enrageant, mais qui donne tant de matière à réflexion, exactement comme l’entendait son auteur Jonathan Swift.
Direction scientifique : Brendan Twomey, Chercheur invité, Centre for Early Modern History, Trinity College, Dublin
Traduction : Virginie Trachsler (les citations des Voyages de Gulliver sont tirées de la traduction de Jacques Pons, Gallimard, 1976)
Cette exposition virtuelle a été créée en association avec la Marsh’s Library, Dublin et avec le soutien du Ministère de la Culture - DRAC Ile-de-France.
Pour aller plus loin
Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift : conte philosophique, récit fantastique et satire politique
L’enseignant-chercheur Jean Viviès et la metteuse en scène Valérie Lesort évoquent leurs travaux sur Les Voyages de Gulliver dans le Book Club de France Culture.
Jonathan Swift : sa vie et son monde (en anglais)
Leo Damrosch, auteur d’une biographie de Swift acclamée par la critique, propose une présentation érudite et réfléchie de Swift en tant qu’homme, écrivain et homme d’église.
La vie et l’époque de Jonathan Swift (en anglais)
Une présentation de la vie et de l’œuvre de Jonathan Swift par Brendan Twomey, auteur de cette exposition.
John Banville sur les Voyages de Gulliver (en anglais)
L’écrivain John Banville et le chercheur David Womersley livrent leurs réflexions sur ce classique dans l’émission Arena de RTÉ Radio 1.
Liste de lecture
Swift reste l’un des auteurs de langue anglaise les plus étudiés. Chaque année sont publiés des ouvrages universitaires sur sa vie, son œuvre ou l’une de ces œuvres les plus importantes. De plus, le nombre d’articles scientifiques publiés dans des revues historiques et littéraires ne cesse d’augmenter. L’œuvre de Swift est enseignée à l’université et, par conséquent, il fait l’objet de nombreux mémoires de master et thèses de doctorat. Il existe également un vaste corpus d’articles de journaux, podcasts et autres ressources sur Swift.
Parmi les ouvrages importants du 21e siècle :
The Cambridge Edition of the Works of Jonathan Swift, Cambridge University Press
Jonathan Swift in Context, Joseph Hone et Pat Rogers (éds.), Cambridge University Press, 2024.
The Cambridge Companion to Gulliver's Travels, Daniel Cook et Nicholas Seager (éds.), Cambridge University Press, 2023.
Swift in Print; Published Texts in Dublin and London, 1691–1765, Valerie Rumbold, Cambridge University Press, 2020.
Reading Swift's Poetry, Daniel Cook, Cambridge University Press, 2020.
Plusieurs nouveaux ouvrages sur Swift et Gulliver ont marqué le 300e anniversaire de la publication des Voyages de Gulliver :
Gulliver’s Afterlives: 300 Years of Transmedia Adaptation, Daniel Cook, Bloomsbury, 2026.
The Last Amateur: Jonathan Swift, Edward Said, and the Profession of Literature, Helen Deutsch, The University of Chicago Press, 2026
The Twitnam Summer: Friendship, Satire and the Writing of Gulliver’s Travels, Hester Grant, HarperCollins, 2026.
Depuis 2000, quatre longues biographies universitaires ont vu le jour :
Leo Damrosch, Jonathan Swift: His Life and His Works, Yale University Press, 2014.
Eugene Hammond, Jonathan Swift: Irish Blow-in, University of Delaware Press, 2016 et Jonathan Swift: Our Dean, University of Delaware Press, 2016.
John Stubbs, Jonathan Swift: The Reluctant Rebel, Penguin, 2017.
Thomas Lockwood, The life of Jonathan Swift: A Critical Biography, Wiley-Blackwell, 2023
Voir également le Centre Ehrenpreis pour les Etudes Swiftiennes (Ehrenpreis Centre for Swift Studies), institut de recherche fondé en 1986 à l’Université de Münster en l’honneur d’Irvin Ehrenpreis, grand spécialiste de Swift.