Centre Culturel Irlandais
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Le volume vivant : La longue vie des livres de la Renaissance

Intérieur d’une librairie au XVIIe siècle.
Intérieur d’une librairie au XVIIe siècle.

Dessin sur papier, Dirck et Salomonde Bray, Rijksmuseum RP-T-1884-A-290

Le volume vivant : La longue vie des livres de la Renaissance

L’objet livre. Un témoin discret de la culture de la Renaissance

L’invention de la presse à imprimer par Gutenberg au milieu du XVe siècle transforma l’Europe. On se mit à produire alors en quelques mois, non plus un exemplaire* unique d’un livre, mais plusieurs centaines voire des milliers. Grâce à cette nouvelle technologie, on produisit en l’espace de 50 ans (entre 1450 et 1500) autant de volumes qu’au cours des mille années précédentes. Cette croissance exponentielle eut un impact profond. Le prix de chaque exemplaire chuta et même des lecteurs modestes purent dès lors acquérir des volumes.

Mais la quantité de livres produite satura rapidement le marché traditionnel. Les imprimeurs se devaient de chercher d’autres moyens de distribuer leur production. Face à ce problème, un réseau de distribution se mit en place, organisé par la personne en passe de devenir la figure clef du monde du livre au cours des siècles suivants : le libraire. C’est grâce à lui que les livres furent imprimés, exportés et mis à la portée du plus grand nombre à travers l’Europe puis, rapidement, dans le monde entier.

Derrière ce titre de « libraire » se cachait en réalité des rôles très différents. Au plus près du lecteur, on vit émerger le libraire détaillant, proposant des volumes à l’achat dans sa boutique. Plus distant, mais néanmoins essentiel, le marchand-libraire était quant à lui un grossiste qui permettait la diffusion de la production. Enfin, le libraire-éditeur commercial prit rapidement le pas sur l’imprimeur, investissant dans la production d’une édition* dont l’impression était exécutée à ses frais.

Avec ce système sophistiqué, les livres purent rapidement voyager à travers l’Europe. Les éditions imprimées dans d’autres villes comme Bâle ou Venise se trouvaient aisément dans les boutiques parisiennes dès le début du XVIe siècle.

La collection de la bibliothèque patrimoniale du Centre Culturel Irlandais est un exemple frappant de ce mélange international, avec des imprimés provenant de tout le continent.

Les traces de ces voyages, le parcours entrepris par les livres, le moment de leur arrivée en France puis dans les fonds de la bibliothèque sont souvent dévoilés par les volumes eux-mêmes. On tire beaucoup d’enseignements à les examiner minutieusement et à rechercher des indices révélateurs, à la manière d’un détective cherchant à percer un mystère.

Au-delà des questions relatives à la provenance* des livres, chaque exemplaire comporte également des détails qui témoignent de la façon dont on personnalisait les volumes pour les lecteurs. Ce travail était entrepris soit par les vendeurs qui cherchaient à rendre les imprimés plus attractifs, soit par l’acheteur qui s’appropriait le livre en le transformant, le rendant ainsi unique.

L’histoire des volumes illustre l’état d’esprit de l’Homme du XVIe siècle face au livre. Après son impression, une édition restait très modulable. La manière dont chaque possesseur choisissait de la préserver nous montre comment il en appréhendait le contenu et la façon dont il voulait organiser ses connaissances.

Enfin, les marques et les ajouts de chacun sont autant de pistes qui nous laissent entrapercevoir comment le lecteur voulait utiliser ses volumes.

Carte de la production européenne de livres imprimés aux XVe et XVIe siècles
Carte de la production européenne de livres imprimés aux XVe et XVIe siècles
Figure 1 : L’atelier de l’imprimeur au XVIe siècle, d’après la marque du libraire parisien Josse Bade
Figure 1 : L’atelier de l’imprimeur au XVIe siècle, d’après la marque du libraire parisien Josse Bade

La préparation des livres

Dans l’atelier de l’imprimeur, on entassait les feuilles nouvellement imprimées en piles dont le contenu et la forme étaient identiques (figure 1).

Mais si l’imprimerie permettait de créer des centaines d’exemplaires interchangeables, chaque volume prenait en revanche très rapidement une forme et des caractéristiques qui le rendaient unique.

Pour vendre la production, les libraires qui jouaient le rôle d’éditeur commercial distribuaient les feuilles auprès d’un réseau de libraires détaillants qui, eux, proposaient le livre dans leurs boutiques. C’est au cours de ce processus, et avant même que les lecteurs ne les achètent, que l’on commençait à transformer les exemplaires pour les rendre plus attractifs à la vente.

Pour ce faire, les libraires avaient à cœur de démontrer par divers ajouts que leurs ouvrages étaient récents et comportaient toutes les nouvelles les plus importantes – quitte à amender leurs pages de titre.

Une date « amendée » par le libraire
Une date « amendée » par le libraire

Cette chronique saxonne divisée en plusieurs parties relate les faits les plus importants survenus entre 1500 et 1590, date de la publication de l’ouvrage. L’un des attraits du texte était sa modernité, mais cet atout diminuait d’année en année. Conscient de cet enjeu, l’éditeur commercial profita de la forme latine de la date figurant en bas de la page de titre – MDXC – pour « mettre à jour » le livre en ajoutant « II » au titre, transformant ainsi 1590 en 1592...

D. Chyträus, Chronicon Saxoniae, Rostock : Stephan Möllemann pour Lorenz Albrecht à Lübeck, 1590, 1590, USTC 628487 – B 992.

Mettre à jour un livre déjà imprimé
Mettre à jour un livre déjà imprimé

Au cours des années qui suivirent l’impression de la chronique saxonne, l’auteur et son libraire mirent en vente des brochures qui relataient les événements les plus récents. Du même format que l’original, ces addendas avaient des vertus commerciales. Ils pouvaient, comme ici, être reliés à la suite du texte original, soit pour être vendus à ceux qui avaient déjà acheté la chronique, soit pour encourager de nouvelles ventes de la collection complète.

D. Chyträus, Chronicon anni proximè elapsi M D XCIII, s.l., s.n., 1594, USTC 622263 – B 993.

On préparait également des reliures pour les acheteurs. Contrairement à aujourd’hui, la reliure d’un livre se faisait en général après l’achat, mais souvent dans la boutique du libraire. Elle était ainsi unique et variait considérablement en termes de matériaux, d’aspect et de qualité. En observant certaines reliures de plus près, on peut découvrir des détails extraordinaires, comme des feuilles d’éditions plus anciennes qui n’avaient plus de valeur commerciale.

Un défait de reliure unique
Un défait de reliure unique

Les feuilles de textes jugés sans intérêt étaient insérées pour renforcer la reliure. Elles représentent une source d’information fascinante. Il s’agit ici d’un livre pieux anglais. Ce type d’édition était monnaie courante à la Renaissance et se vendait par milliers. Mais la popularité même de ces livres les rend très rares : on les utilisait tellement qu’ils finissaient en piteux état. Ce fragment est, désormais, le seul témoin de cette édition.

Reliure de F. Baudouin, Responsio ad Calvinum et Bezam, Cologne : Werner Richwin, 1564, USTC 690842 – B 91.

© Damien Boisson-Berçu

Un incunable* dissimulé
Un incunable* dissimulé

Dans cette reliure se cachent des fragments du plus ancien livre imprimé de la bibliothèque. Imprimée à Bâle en 1479, cette édition de La Cité de Dieu de saint Augustin avait perdu de sa valeur au milieu du XVIe siècle. La page exposée témoigne aussi de la pratique courante de rehausser à la main les initiales dans les premiers livres imprimés - pratique non sans dangers, puisqu’ici l’enlumineur a, par erreur, inséré un I plutôt qu’un N.

Reliure de J. Girard, Stichostratia epigrammaton centuriae quinque, Lyon : Macé Bonhomme, 1552, USTC 151204 – B 363.

© Damien Boisson-Berçu

La chaîne de distribution du livre
La chaîne de distribution du livre

Achat et personnalisation

Une fois le livre acheté, un processus de personnalisation de l’objet commençait. Chaque possesseur cherchait à rendre son livre unique : il adaptait la reliure à son goût, facilitait la consultation de son livre et l’harmonisait pour qu’il s’intègre au mieux dans sa bibliothèque.

À la Renaissance, on cherchait par exemple souvent à inscrire le nom de l’auteur et le titre du livre sur la tranche* pour faciliter son identification sur les rayonnages. En effet, à cette époque on rangeait les livres avec la tranche vers l’extérieur (figure 1).

On cherchait également à s’approprier le livre par le biais d’une marque de possession : une note manuscrite, des armes estampées* sur les plats* de reliure, un tampon ou encore un ex-libris* imprimé, souvent inséré sur une page de garde ou à l’intérieur du premier plat.

Ce travail de transformation du livre ne se limitait pas au premier possesseur. La vie d’un livre était longue et les volumes passaient de main en main par achat, don ou legs. Comme le montre une annotation manuscrite sur l’un des livres de la bibliothèque, cette transmission du livre pouvait même passer par la vente aux enchères (livre 5). 

La longue vie d’un exemplaire ainsi que les tentatives d’appropriation successives pouvaient avoir des effets surprenants. On tentait de masquer le nom des propriétaires précédents en rayant les ex-libris ou en découpant une partie de la page de titre pour enlever une signature ou un tampon, quitte à endommager le livre. On pouvait aussi intervenir sur la reliure pour cacher le nom d’un ancien possesseur et préparer le livre pour une nouvelle bibliothèque (livre 6). 

Ces interventions étaient parfois encore plus radicales. Dans une collection de taille conséquente, un livre pouvait aisément se trouver isolé sur les étagères et on cherchait alors à le modifier pour le rendre plus accessible, par exemple en l’attachant physiquement à un autre livre portant sur un sujet similaire (livre 7).

Livre 5 : Une vente aux enchères
Livre 5 : Une vente aux enchères

L’inscription latine, placée en haut de la page de droite de ce volume, illustre la diversité des façons d’acquérir un livre à la Renaissance. Un acquéreur n’était pas toujours obligé de passer par la boutique du libraire. La note manuscrite indique en effet que l’ouvrage fut acheté pour 50 sous en 1620 « in publica auctione librorum » (« pendant une vente publique aux enchères ») qui eut lieu après la mort de son premier possesseur.

J. du Tillet, Recueil des Roys de France, Paris : Adrian Perier, 1607, USTC 6000696 – C 57.

Livre 6 : Péché d’orgueil ne va pas sans danger
Livre 6 : Péché d’orgueil ne va pas sans danger

Cet exemplaire illustre la détermination de possesseurs successifs à s’approprier un livre. Au XVIe siècle ce volume appartenait au théologien controversé Henri Mauroy qui fit apposer son nom sur la reliure. L’évêque Léonor d’Estampes de Valençay l’acquit ensuite et fit marteler le nom du possesseur précédent pour y substituer ses armes... Mais la fierté de l’acquéreur est rabattue par un détail un peu cocasse : le relieur appliqua le fer à l’envers.

Antonin de Florence, Summe, Lyon : Jacques Mareschal pour Vincent de Portonariis, 1529, USTC 146085 – D 6.

Livre 7 : Organiser et sauvegarder
Livre 7 : Organiser et sauvegarder

Ce volume se compose de deux livres unis par une simple ficelle. On cherchait, par ce biais, à ranger des textes ensemble sur les étagères. Le recueil rudimentaire ainsi formé au plus bas coût présentait un autre avantage : celui de préserver les livres. L’efficacité du système est avérée puisque le second ouvrage est le seul exemplaire connu de cette édition.

J.-C. Boulenger, Examen des lieux alleguez par du Plessis Mornay contre la messe, & Defense des lieux alleguez par du Plessis Mornay, Paris : Claude Morel, 1598, USTC 16806 & 73701 – B 88.

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Figure 1 : Un recueil de la bibliothèque avec la mention très utile « Divers livres » sur le dos
Figure 1 : Un recueil de la bibliothèque avec la mention très utile « Divers livres » sur le dos

Organisation et utilisation

Le travail de personnalisation d’un ouvrage engendrait souvent une réflexion sur l’utilisation qu’un possesseur souhaitait en faire. Cette utilisation avait un impact profond sur la vie d’un volume : elle déterminait non seulement où le livre était rangé, comment il était présenté mais modifiait également sa réalité physique.

On avait peu de scrupules à enlever la reliure originale d’un livre pour insérer le texte dans une nouvelle reliure avec d’autres ouvrages similaires. Ces recueils de textes divers étaient le plus souvent réalisés par un possesseur en fonction de ses besoins, dès l’achat d’éditions neuves dans la boutique d’un libraire ou à n’importe quel moment de la vie du livre. Ces recueils constituent donc une source extraordinaire pour comprendre les pratiques des lecteurs de la Renaissance et démontrent comment on pouvait chercher à organiser ses textes pour les rendre accessibles et faciles d’utilisation.

Le livre 7 de la section précédente représente, d’une certaine façon, une forme primitive de recueil.

Le plus souvent, lors de la constitution d’un recueil, on tentait de créer un vrai volume avec sa propre reliure, même si parfois on peinait à trouver un titre satisfaisant, comme le démontre la figure 1.

Dans d’autres cas, on s’efforçait de rendre les titres d’un volume plus clairs (livre 8).

Figure 2 : Liste de mots pour encourager une meilleure prononciation en latin dans le recueil A 358 de la bibliothèque patrimoniale
Figure 2 : Liste de mots pour encourager une meilleure prononciation en latin dans le recueil A 358 de la bibliothèque patrimoniale

© Damien Boisson-Berçu

Livre 8 : Rendre le contenu accessible
Livre 8 : Rendre le contenu accessible

Ce volume contient deux éditions publiées dans le même atelier à plus de 25 ans d’écart. Mais c’est l’intervention de l’un de ses possesseurs qui le rend particulièrement notable. Le contenu du recueil ne pouvait pas aisément être inscrit sur la tranche de façon traditionnelle. Pour remédier au problème, le possesseur colla alors sur la reliure un carton que l’on pouvait déplier.

P. Bembo, Epistolarum familiarum libri sex, Cologne : G. Cholinus, 1582, USTC 683579 et J. Sadoleto, Epistolarum libri sexdecim, Cologne : P. Cholinus, 1608, USTC 2053862 – B 1118.

À travers ces recueils, on découvre comment des lecteurs détournaient un texte de son but premier pour une utilisation différente de celle envisagée par l’auteur ou l’éditeur commercial (livre 9 et figure 2).

Le possesseur pouvait également intervenir autrement qu’en associant différents textes les uns aux autres. Ainsi, lorsqu’on achetait un livre pour une utilisation bien précise, on pouvait insérer des feuillets blancs pour faciliter le processus d’annotation (livre 10).

Livre 9 : Détourner une édition
Livre 9 : Détourner une édition

Cet ouvrage était une critique acerbe de l’attitude des Espagnols dans les Amériques, réimprimé dans le contexte des guerres de la Ligue et de l’intervention de la couronne d’Espagne. Mais ce contexte polémique est perdu par l’utilisation qu’en fit son possesseur allemand : relié avec un livre sur la langue italienne, il lui servait de texte pédagogique pour apprendre le français.

Bartolomé de las Casas, Histoire admirable des horribles insolences, cruautez, et tyrannies exercees par les Espagnols és Indes Occidentales, Lyon : s.n., 1594, USTC 37555 – A 358.

Livre 10 : Annoter et personnaliser
Livre 10 : Annoter et personnaliser

Dès son acquisition, sans doute dans un but scolaire, cet exemplaire d’une édition d’Aristote fut destiné à être annoté. On ajouta aux pages imprimées des feuillets vierges permettant au possesseur d’insérer de copieuses notes qui débordaient des marges, pourtant amples. Le volume devenait ainsi unique et précieux. Il nous offre un témoignage extraordinaire de la manière dont on étudiait ce texte classique à la Renaissance.

Aristote, Ad Nichomacum filium de moribus, Paris : Denis du Pré, 1569, USTC 199018 – Cote B 931.

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Figure 1 : Un exemple d’annotation classique. Une manicule, un texte surligné et les trois concepts principaux mis en avant par le texte : foi, espoir et charité
Figure 1 : Un exemple d’annotation classique. Une manicule, un texte surligné et les trois concepts principaux mis en avant par le texte : foi, espoir et charité

L’interaction avec le texte

L’abondance des annotations d’un ouvrage pouvait amener à changer la forme même d’un livre et de sa reliure. Mais le plus souvent l’interaction avec le texte était moins évidente et prenait la forme d’interventions manuscrites sur les pages du volume.

Dans la majorité des cas, ces marques de lecteurs ne sont pas particulièrement loquaces. Typiquement, on notait dans la marge les idées principales développées dans le texte imprimé pour en faciliter la consultation et retrouver aisément une citation ou un passage. On surlignait ou soulignait aussi des mots ou des lignes dignes d’intérêt et on attirait l’attention avec une petite manicule* (figure 1). Ces pratiques illustrent l’assiduité avec laquelle on consultait une édition et nous montrent ce qu’un lecteur de la Renaissance pouvait retenir lorsqu’il lisait.

Les réactions sont parfois plus intéressantes, notamment quand elles révèlent le contexte intellectuel et physique dans lequel baignait l’annotateur. L’exemple du livre 11 nous montre que le lecteur devait avoir un autre ouvrage à portée de main et opérait une association thématique entre les deux écrits. On pouvait également recopier des textes entiers sur les pages de garde d’un volume (figure 2).

Figure 2 : Poème anglais ajouté sur la page de garde par un lecteur, volume B 923 de la bibliothèque patrimoniale
Figure 2 : Poème anglais ajouté sur la page de garde par un lecteur, volume B 923 de la bibliothèque patrimoniale

Livre 11 : Théorie politique et poésie
Livre 11 : Théorie politique et poésie

Les annotations constituent souvent des indices sur la façon dont on lisait les textes et révèlent même parfois des détails sur le contexte de lecture. Ici, nous voyons une association surprenante entre le livre de Bodin et des vers de Ronsard, recopiés au bas de la page : « Il faict bon disputer des choses naturelles / Des foudres et des vents, des neges et des gresles / Et non pas de la foy dont il ne faut doubter / Seullement il faut croyre et non en disputer ».

J. Bodin, Les six livres de la république, Paris : Jacques du Puys, 1578, USTC 6034 – Cote D 114.

Dans certains cas, les notes dévoilent le parti pris de l’annotateur. Tantôt elles louent l’auteur et le sujet du livre, tantôt elles les condamnent. Le parti pris pouvait d’ailleurs changer d’un lecteur à l’autre (livre 12).

Dans le contexte religieux complexe d’un siècle qui vit un déchaînement pamphlétaire et polémique important, la censure jouait également son rôle et encourageait les lecteurs à réagir (livres 13 et 14).

Livre 12 : Lire pour aller en enfer ou au paradis
Livre 12 : Lire pour aller en enfer ou au paradis

Dans une Europe déchirée par la montée du protestantisme, les controverses religieuses suscitaient de fortes réactions. Un lecteur (réformé) avertissait dans la marge que lire ou croire ce livre enverrait le lecteur en enfer. Plus tard, un lecteur (catholique) biffa le dernier terme pour y substituer le mot « paradis » (« Who so redethe thys and belewethe yt, yt wyll brynge him to hell »).

S. Gardiner, A detection of the devils sophistrie wherwith he robbeth the unlearned people, of the true byleef, Londres : J. Herford pour R. Toy, 1546, USTC 503732 - Cote A 241.

Livre 13 : Censurer ses propres livres
Livre 13 : Censurer ses propres livres

Ce texte théologique fut commenté par le grand humaniste Érasme. Bien que resté catholique toute sa vie, sa traduction de la Bible et d’autres écrits le mirent dans le collimateur des autorités et ses œuvres furent placées à l’index. Cet exemplaire montre l’impact de cette interdiction sur les lecteurs pieux : on colla une feuille blanche pour cacher ses commentaires.

Eucher de Lyon, Lucubrationes aliquot non minus piae quam eruditae, Basel : Hieronymus Froben et Nikolaus Episcopius, 1531, USTC 626417 – D470.

Livre 14 : Inquisition et censure
Livre 14 : Inquisition et censure

Face à l’avalanche de textes protestants, les autorités catholiques imprimèrent des listes de livres et d’auteurs interdits. Ces index attirèrent les foudres de figures comme l’Italien hétérodoxe Vergerio, mais ses critiques ne faisaient pas l’unanimité : un lecteur nota « Omnia cùm liceant, non licet esse bonum » (« Quand tout est permis, il n’est pas permis d’être bon »).

P. P. Vergerio, A gl’inquisitori che sono per l’Italia. Del catalogo di libri eretici, stampato in Roma nell’anno presente, Tübingen : héritiers d’Ulrich Morhart, 1559, USTC 862626 – A 158.

Auteurs et bibliothèques

La bibliothèque patrimoniale du Centre Culturel Irlandais est l’héritage du Collège des Irlandais, séminaire installé en ce lieu à la fin de l’Ancien Régime. La collection telle que nous la connaissons aujourd’hui n’est pas celle d’origine. En effet, la collection d’origine fut saisie pendant la Révolution française puis dispersée.

Lorsque le Collège fut reformé après la Restauration, il fut impossible de recréer fidèlement le fonds original. À la place, des volumes provenant d’une variété d’anciens établissements religieux - couvents, monastères ou autres collèges parisiens - furent versés à l’institution pour recomposer une bibliothèque.

Ce manque d’unité apparent (courant dans les collections patrimoniales, souvent composées de nombreuses saisies révolutionnaires) ne fait pourtant pas de cette bibliothèque une collection comme les autres. Si les volumes viennent en effet de provenances variées, plus de 20 % des livres de la Renaissance comportent la mention manuscrite « Liber bibliothecae Anglorum Parisiis » sur la page de titre ou un ex-libris gravé (figure 1), signifiant de fait leur appartenance passée au Séminaire anglais de Paris. Une partie significative de la collection se rapporte ainsi aux Îles Britanniques.

Cette cohérence de thème et de provenance est cependant limitée et l’on trouve des exemplaires d’origines diverses. Ces exemplaires ont parfois appartenu à la bibliothèque de contemporains célèbres, souvent eux-mêmes auteurs. On peut notamment citer cette édition latine de l’Histoire ecclésiastique ayant appartenu à Thomas Beauxamis (figure 2), l’un des polémistes et théologiens les plus prolifiques du XVIe siècle.

Figure 1 : Ex-libris gravé du Collège des Anglais de Paris
Figure 1 : Ex-libris gravé du Collège des Anglais de Paris

Figure 2 : Ex-libris de Thomas Beauxamis, volume D 181 de la bibliothèque patrimoniale
Figure 2 : Ex-libris de Thomas Beauxamis, volume D 181 de la bibliothèque patrimoniale

Parfois, ces ex-libris rattachent le livre à de grandes collections de la période (livre 15) ou à des possesseurs ayant joué un rôle politique et religieux de premier plan (livre 16). On trouve même dans la bibliothèque patrimoniale du Centre Culturel Irlandais des volumes jusque-là inconnus des chercheurs, portant la signature d’importantes figures du monde littéraire (livre 17).

Livre 15 : La bibliophilie à la Renaissance
Livre 15 : La bibliophilie à la Renaissance

François Rasse des Neux était l’un des collectionneurs parisiens les plus célèbres au XVIe siècle. Chirurgien du roi, protestant, il collectionnait avec assiduité. Sa bibliothèque devint célèbre et servait même parfois aux libraires souhaitant publier de nouveaux textes. Dispersés à sa mort, ses livres portent son ex-libris distinctif qui comprenait souvent des détails d’acquisition.

K. Lykosthenes, The doome warning all men to the judgemente, Londres : Henry Bynneman pour Henry Bynneman, 1581, USTC 509327 – B 998.

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Livre 16 : Une grande figure du XVIe siècle
Livre 16 : Une grande figure du XVIe siècle

Aymar Hennequin, évêque de Rennes, fut l’un des principaux opposants à Henri IV avant sa conversion au catholicisme. Mais son intellect en fit une figure incontournable et le roi le nomma archevêque de Reims en 1594. Ce livre souligne son amour de l’histoire avec cette paraphrase de Cicéron : Historia lux veritatis et magistra vitae (« Histoire, lumière de vérité et maîtresse de vie »).

S. Schardius, Germanicarum rerum quatuor celebriores vetustioresque chronographi. Frankfort-am-Main : G. Rab, héritiers de W. Han & S. Feyerabend, 1566, USTC 659628 – D 151.

Livre 17 : Les lectures d’un poète
Livre 17 : Les lectures d’un poète

Ce livre appartenait à Philippe Desportes, le poète français le plus illustre de la fin du XVIe siècle. Proche d’Henri III, il devint le poète officiel du roi et ses poèmes étaient lus à la cour de France. Il constitua une bibliothèque importante qui fut ensuite dispersée. Ces volumes se trouvent aujourd’hui principalement dans des collections parisiennes. L’exemplaire présenté ici était jusqu’alors inconnu des spécialistes.

F. Barozzi, Cosmographia in quatuor libros distributa, Venise : Grazioso Percacino, 1585, USTC 812370 – B 97.

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Conclusion : La longue vie du livre

Après son impression, le livre de la Renaissance continuait donc à changer, à évoluer, à être amendé et adapté par ses possesseurs successifs.

Cette longue vie du livre nécessite aujourd’hui qu’on puisse suivre ses mouvements et altérations en schématisant sa vie comme dans le diagramme ci-dessous, pour mieux appréhender son histoire.

La vie du volume D 6 de la bibliothèque patrimoniale
La vie du volume D 6 de la bibliothèque patrimoniale
Figure 2 : La page de titre du volume D 6 de la bibliothèque patrimoniale, avec ses ex-libris et son tampon
Figure 2 : La page de titre du volume D 6 de la bibliothèque patrimoniale, avec ses ex-libris et son tampon

On retrace par exemple ci-dessus les propriétaires successifs du livre 6 présenté dans cette exposition (figure 2).

Le théologien catholique parisien du XVIe siècle, Henri Mauroy, fit relier le livre et y fit apposer son nom, suivi par Michel Denys qui ajouta son nom sur la page de titre avec le prix d’achat.

Le volume appartint ensuite à Antoine de Morry, conseiller et aumônier auprès d’Henri IV, puis à l’évêque Léonor d’Estampes de Valençay (1589-1651).

Le volume passa alors, par le biais d’intermédiaires inconnus, à François de Montorcier (1685-1741) qui devint directeur du séminaire des missions étrangères en 1726.

À sa mort, le livre fut légué à la bibliothèque de l’ordre où il resta jusqu’aux confiscations révolutionnaires.

Après les troubles révolutionnaires, il arriva à la bibliothèque patrimoniale du Collège des Irlandais, où il se trouve toujours.

Reconstitué grâce aux marques, ex-libris et tampons divers, ce long parcours nous révèle comment chaque volume doit son existence aujourd’hui à l’intérêt et à la vigilance de ses possesseurs successifs.

Ce sont ces volumes exceptionnels que l’on peut consulter et admirer au Centre Culturel Irlandais.

 

Responsable scientifique : Malcolm Walsby
Historien à l’Université de Rennes
Chercheur au Centre Culturel Irlandais (bourse 2016)

Pour aller plus loin

Petit glossaire de l’exposition

  • Armes estampées : l’estampage est un procédé de décor de reliure par frappe de fer ou de plaque.
    On parle d’estampage à chaud lorsqu’on applique sur le cuir de la reliure un fer chauffé, sur lequel est apposée une feuille d’or. On reporte ensuite cette dernière sur le cuir, créant ainsi un décor doré.
    On parle en revanche d’estampage à froid lorsqu’on applique un fer chauffé directement sur le cuir, ce qui laisse un décor non coloré sur la reliure.
  • Édition : tous les exemplaires d’un livre dont la totalité ou la majeure partie ont été imprimés avec la même composition typographique.
  • Exemplaire : chaque copie d’un livre issu d’une édition donnée.
  • Ex-libris : inscription ou vignette apposée à l’intérieur d’un livre, qui signale le nom de son propriétaire.
  • Incunable : terme désignant un ouvrage imprimé avant 1501
  • Manicule : représentation manuscrite ou imprimée d’un index tendu, pour attirer l’attention du lecteur sur un passage important du texte.
  • Plats : surface en carton sur le dessus et le dessous du livre, qui donne sa rigidité à la reliure et protège le livre.
  • Provenance : information sur les possesseurs et/ou utilisateurs successifs d’un livre qui permet de retracer l’histoire du volume.
  • Tranche : surface formée par l’épaisseur des feuilles d’un livre. La tranche peut rester vierge, être rehaussée de feuilles d’or ou donner des informations sur le contenu du livre.